Crédit photo : © SNCF (interview revégétalisation) Franck Lirzin
Publié le 26 mai 2026
Temps de lecture : 4 min
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Crédit photo : © SNCF (interview revégétalisation) Franck Lirzin
Publié le 26 mai 2026
Temps de lecture : 4 min
Canicules plus intenses, inondations plus fréquentes, mouvements de sols plus marqués… Face aux conséquences directes du changement climatique, l’adaptation n’est plus une option. Dans son ouvrage « Habiter un monde qui brûle », Franck Lirzin, diplômé de l’école Polytechnique et ingénieur des mines, directeur de la stratégie et de la maîtrise d’ouvrage de SNCF Immobilier, livre sa vision des enjeux et détaille les quatre concepts qu’il défend pour passer du constat à l’action. Entretien.
Les informations clés
Franck Lirzin : La lutte contre le réchauffement climatique n’est pas perdue. Mais force est de constater que ses conséquences sont devenues une réalité quotidienne pour les entreprises, pour les territoires et pour les habitants. Inondations plus fréquentes, canicules plus intenses, mouvements de sol, recul du trait de côte : chaque année, les impacts sont un peu plus importants, et les coûts également. Les gestionnaires d’infrastructures physiques, notamment dans l’immobilier, se retrouvent en première ligne. Et pourtant, nous constatons que le passage à l’action reste difficile. Souvent, nous continuons à nous protéger contre ce que l’on a connu par le passé, alors que les risques futurs seront différents : plus fréquents et plus intenses. L’adaptation suppose aussi une logique économique différente de celle de la décarbonation : elle nécessite d’investir pour éviter des dommages futurs, sans gain direct visible. Contrairement à l’installation de panneaux solaires qui soulagent immédiatement la facture d’électricité, par exemple. Face à ces difficultés, mon livre essaye de donner des clés concrètes aux décideurs et aux experts pour franchir ce cap et passer à l’adaptation.
Franck Lirzin : Le premier, « One Climate One Risk », vise à traiter le changement climatique comme un risque à part entière. Il s’agit d’intégrer cette dimension nouvelle dans la gestion des risques de l’entreprise ou du territoire, au même titre que les risques géopolitiques ou économiques par exemple. Si ce risque est mondial dans ses causes, il faut garder en tête que ses manifestations sont très locales ! Il faut donc pleinement intégrer ce risque à la stratégie des infrastructures pour bien le maîtriser et se prémunir.
Le deuxième concept, le « Minimax », répond à l’incertitude inhérente au risque climatique. En effet, difficile de prévoir les phénomènes et leur ampleur ! L’idée : se baser sur le scénario le plus défavorable et prioriser ce qui est le plus critique. Par exemple, face aux inondations, se préparer au niveau centennal plutôt que décennal. Dans ce cas de figure, il est impossible de tout protéger, il faut donc identifier l’essentiel, comme les installations électriques, les personnes les plus exposées ou le matériel le plus sensible. Et ainsi s’assurer que l’activité se poursuive, même dans le pire cas.
Le troisième, la « biogouvernance », part du constat que le risque climatique ne respecte pas les frontières administratives. Il faut donc une gouvernance alignée, souvent à l’échelle d’un territoire naturel cohérent, c’est-à-dire une biorégion, en mobilisant l’ensemble des acteurs impliqués. L’exemple de Valence est éclairant. Le bilan des inondations meurtrières de 2024 aurait pu être bien moins lourd si la gestion avait été coordonnée à l’échelle du bassin versant, de l’amont des montagnes jusqu’à la ville. Cela suppose une approche globale, intégrant à la fois l’urbanisme et les systèmes d’alerte de la population.
Enfin, le quatrième concept est celui de l’éthique de l’adaptation. Nous constatons que les personnes les plus vulnérables aux risques climatiques sont souvent celles qui y contribuent le moins et sont déjà fragilisées socialement ou économiquement. Je pense aux habitants sous les toits en zinc à Paris ou aux ouvriers sur les chantiers par 40 degrés. Ils se situent en première ligne. Les protéger n’est pas qu’un impératif moral : c’est aussi stratégique, car un système tombe par ses points les plus faibles.
Franck Lirzin : Oui et leur artificialisation aggrave les choses. La minéralité des villes amplifie les canicules avec les îlots de chaleur urbain : jusqu’à 8 degrés de plus la nuit dans certaines rues. Elle accentue aussi les inondations, car elle empêche l’eau de s’infiltrer. La réponse passe en grande partie par la renaturation : désimperméabiliser les sols, planter des arbres, réintroduire de la végétation. Autrement dit, face au changement climatique, il ne faut pas voir la nature comme un simple agrément esthétique mais comme une véritable infrastructure stratégique. Et ça marche ! À titre d’exemple, sur la côte girondine, revégétaliser les dunes permet de fixer le sable et de ralentir le recul du trait de côte.
Franck Lirzin : Il est majeur. Concevoir des logements ou des quartiers aujourd’hui, c’est les concevoir pour le climat de demain. Intégrer les risques climatiques dès la phase de conception et non comme un sujet annexe, c’est apporter un vrai argument de réassurance aux futurs acquéreurs. Quand on achète un logement, on s’y projette parfois sur vingt ou trente ans. Savoir que le bâtiment est dimensionné pour tenir face aux canicules futures ou aux risques d’inondation, donne une valeur supplémentaire réelle.
Mais il faut aussi noter que l’enjeu majeur porte sur l’adaptation de l’existant : 90 % de la ville de 2050 est déjà construite. C’est là que se concentre l’effort à fournir. Pour les acteurs de la ville, la réhabilitation fait partie des chantiers à prendre en considération. C’est donc l’occasion d’intégrer ces enjeux dans les projets de rénovation, d’autant que le changement climatique accélère le vieillissement du bâti.
Habiter un monde qui brûle (Éditions de l’Aube), de Franck Lirzin est paru le 17 avril 2026.