Battersea Power Station à Londres : le fabuleux destin de cette centrale à charbon devenu siège d’Apple

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Façade principale de la Battersea Power Station à Londres

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Elle a traversé le XXe siècle, la désindustrialisation et trois décennies d’abandon, avant sa renaissance spectaculaire en vaste ensemble mixte, qui mêle commerces, bureaux et logements. L’ancienne centrale électrique de Londres incarne l’une des réhabilitations architecturales les plus ambitieuses d’Europe, entre respect du passé et ambitions urbaines contemporaines. Immersion dans cette opération de recyclage urbain de grande ampleur.

    Les informations clés

  • Construite dans les années 1920, sur les rives de la Tamise, la Battersea Power Station a fourni à son apogée jusqu’à 20 % de l’électricité de Londres.
  • Laissée à l’abandon pendant trente ans, elle est rachetée par des investisseurs malaisiens au début des années 2010, qui lancent un concours pour sa réhabilitation.
  • Le projet porté par le cabinet Wilkynson Eyre l’emporte, et le chantier immense se termine avec succès en 2022.
  • La Power Station métamorphosée, avec un centre commercial, des logements et des milliers de mètres carrés de bureaux, attire des millions de visiteurs chaque année.

Soudain, quatre cheminées blanches réapparaissent à l’horizon. Elles couronnent un large bâtiment de brique rouge, silhouette immuable qui domine la Tamise depuis des décennies. Pendant des années, pour les visiteurs qui arrivent par l’Eurostar, la Battersea Power Station est l’un des premiers symboles de la capitale britannique qui s’offre à leurs yeux. Pour les Londoniens, c’est un morceau de leur histoire commune. Une icône passée par la grandeur et la ruine, et désormais réhabilitée.

Construite en deux temps, d’abord dans les années 1920 puis agrandie après la Seconde Guerre Mondiale, la centrale impressionne par ses dimensions hors-normes. À son apogée, ses deux turbines alimentent un cinquième de la ville en électricité, dont le Parlement et le Palais de Buckingham. En comparaison, elle est trois fois plus grande que la Bankside Power Station, située plus à l’est, qui abrite aujourd’hui le musée Tate Modern.

Croquis du projet de réhabilitation de la Battersea Power Station – @Wilkinson Eyre

Un lien unique avec la ville et ses habitants

Ces deux édifices emblématiques de Londres sont d’ailleurs signés du même architecte, Sir Giles Gilbert Scott. À l’époque, l’annonce de la construction du transformateur électrique Battersea inquiète les riverains. Sa mission consiste donc à concevoir un bâtiment qui s’intègre dans son environnement. Il imagine une composition symétrique, dessine les quatre cheminées élancées vers le ciel et choisit la brique rouge comme matériau principal, symbole du monde ouvrier britannique. « Il a placé l’esthétique au cœur du projet, ce qui rend cette centrale bien plus intéressante que la plupart des bâtiments industriels du même type », souligne Sébastien Ricard, directeur au cabinet Wilkinson Eyre, chargé de la réhabilitation.

Crédit : Wilkinson Eyre

Au fil des années, les Londoniens adoptent la Battersea Power Station. En 1977, elle s’inscrit encore plus dans l’imaginaire collectif grâce à Pink Floyd, qui l’utilise comme décor pour la pochette de l’album « Animals ». Ce lien unique perdure même après l’arrêt de son exploitation en 1983, en pleine ère Thatcher. Elle devient le témoin du déclin industriel d’un pays en mutation vers le secteur tertiaire. La toiture disparaît, la structure s’effondre par endroits, un mur cède. Et pourtant, ce géant demeure.

« La centrale était presque plus emblématique abandonnée qu’en activité », observe Sébastien Ricard. C’est d’ailleurs dans cet état de ruine qu’il la découvre. Le cabinet Wilkinson Eyre venait alors à l’appel d’investisseurs malaisiens, qui ont racheté l’édifice et lancent un concours pour le réhabiliter. « Lors d’une visite sur place, nous avons fait le tour en 4×4 tant la friche était immense, se souvient-t-il. Et nous nous demandions par où nous allions bien pouvoir commencer… »

Crédit photo : ©Geekchic x WilkinsonEyre

Réhabiliter sans renier le passé

Le concours impose une occupation mixte des lieux, avec commerces, logements et bureaux, sans fixer précisément la répartition. Autre contrainte majeure : classée monument historique, l’enveloppe du bâtiment ne peut pas être modifiée.

Le projet porté par Wilkinson Eyre l’emporte grâce à une idée directrice claire : préserver la « magie » du lieu. « Nous avons voulu conserver les volumes industriels sans les fragmenter », explique l’architecte. Hors de question de lisser l’ensemble. « Il ne fallait pas donner l’impression d’entrer dans un bâtiment neuf. Où que l’on soit, le regard doit toujours croiser un élément d’origine. » Poutres métalliques, réseaux apparents, murs de brique laissés bruts… Le passé reste toujours visible.



Autre parti pris : réinventer la toiture disparue. Des verrières doivent inonder de lumière les volumes gigantesques. D’autres toits habitables sont prévus, avec des maisons individuelles, des studios ou des jardins suspendus. Et une vue sur Londres imprenable et garantie : comme le bâtiment est classé, aucune construction autour ne peut le dépasser.

Le chantier titanesque débute en 2012. Il faut ouvrir la structure, décaper l’acier rongé par la rouille, traiter, puis maçonner à nouveau. Près de cinq millions de briques sont commandées et fabriquées selon les gabarits impériaux d’origine. « Cette commande a même permis de sauver les usines qui produisaient les briques historiques », souligne Sébastien Ricard.

Vue aérienne de la Battersea Power Station après restauration

De la friche à la renaissance

En 2022, la Battersea Power Station métamorphosée rouvre ses portes. 254 logements côtoient 45 000 m² de bureaux, un cinéma multiplex et un centre commercial de 120 boutiques ainsi qu’une partie musée et un ascenseur 360 degrés panoramique dans une des cheminées. La friche entière et les toitures ont été végétalisées. De quoi dépasser largement les exigences de la législation locale du « green factor », qui impose à tout nouveau projet immobilier de rendre au moins un tiers de sa surface à la nature.

La centrale iconique est immédiatement adoptée. Dès la première année de sa réouverture, 11 millions de visiteurs s’y pressent. Un dynamisme retrouvé qui attire l’une des plus grandes entreprises du monde : séduite par son architecture unique, Apple a y a installé son siège européen.

Cette centrale qui produisait de l’électricité fait aujourd’hui circuler une nouvelle énergie urbaine et moderne, sans renier ses racines. La preuve de ce recyclage urbain réussi ? « Ce que je remarque, conclut Sébastien Ricard, c’est le sourire des visiteurs. Ils sont fiers de retrouver ce symbole. C’est notre plus grande récompense ».

Les bureaux de Apple dans la Battersea Power Station – Crédit photo : ©Apple