Réemploi de matériaux de construction : quand les déchets de construction se transforment en ressources

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La ville de demain se construit aujourd’hui sur celle d’hier, avec ses enjeux de construction en milieu urbain mais aussi le défi du réemploi des matériaux. La déconstruction est généralement considérée comme un centre de coût producteur de déchets. Elle recèle pourtant un potentiel de réemploi important – jusqu’à devenir un pôle de ressources ? Découverte de cette branche essentielle de l’économie circulaire.

Déjà en vigueur depuis 2011 pour les travaux de démolition, le diagnostic puis diagnostic PEMD (Produits-Équipements-Matériaux-Déchets) s’étend désormais aussi aux rénovations depuis le 1er janvier 2022, toujours pour les opérations immobilières de plus de 1 000m². Il a également été modifié afin de mieux distinguer les matériaux susceptibles d’être valorisés pour du réemploi. Concrètement, il s’agit d’un audit de tous les matériaux récupérables d’un bâtiment existant avant sa déconstruction en vue de leur donner une seconde vie. Le sujet du réemploi des matériaux de construction est plus que jamais d’actualité, tout d’abord à cause des récentes pénuries de matières premières affectant le secteur du BTP, ce marché de 300 milliards d’euros par an producteur de 40 % des déchets en France. Mais aussi de l’enjeu de transition vers des constructions bas-carbone. Comment l’industrie du bâtiment anticipe-t-elle cette évolution légale ?


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Le diagnostic PEMD, outil au service de la valorisation de la déconstruction

« Dans un premier temps, le diagnostic PEMD ne sera pas suivi d’une obligation d’engager la valorisation des matériaux issus de la déconstruction », précise Vincent Gravier, directeur développement de Cycle Up. Cette start-up créée en 2017, qui vient de lever 4M€, propose une solution globale d’économie circulaire et de réemploi des matériaux de construction, avec un volet conseil auprès des entreprises du secteur. Ces dernières sont toujours plus nombreuses à s’engager dans cette démarche de diagnostic, utile pour identifier par exemple les matériaux les plus facilement réutilisables.

« Globalement, nous constatons un très bon taux de valorisation des matériaux de second œuvre : sols souples, sols durs (parquets, moquettes, faux planchers), faux plafonds, cloisons, portes… Mais aussi les luminaires, les chemins de câbles et même les équipements sanitaires. » L’entreprise Cycle Up est bien positionnée pour identifier les matériaux puisqu’elle a développé une plateforme en ligne pour leur commercialisation auprès de chantiers en demande. Pour Vincent Gravier, « le diagnostic PEMD permet de valoriser des matières très carbonées qui étaient jusqu’ici considérées comme des déchets. Les entreprises peuvent alors les commercialiser dans une démarche financière mais aussi environnementale. Dans le cadre d’une stratégie RSE incluant le volet bas-carbone, c’est intéressant car Cycle-up va réaliser le calcul des émissions de carbone économisées à la fois pour le vendeur et pour l’acheteur. »

Le diagnostic PEMD est un outil qui va contribuer à structurer une offre de matériaux de réemploi et Cycle-up répond à cet enjeu avec sa plateforme. Une structuration de la demande qui a aussi été impulsée par des plateformes telles que le Booster du réemploi. Les transactions sont souvent réalisées directement d’un chantier donneur à un chantier receveur, mais sur certains matériaux il est préférable de passer par un acteur tiers qui va d’abord opérer un reconditionnement avant la commercialisation.

Une filière de réemploi des matériaux de construction en pleine structuration

Difficile d’estimer précisément le bassin d’emplois créés ou le chiffre d’affaires de la filière naissante du réemploi. L’enjeu de massification est très important pour la structurer, et ainsi parvenir à la fois à mieux identifier les gisements de matériaux qui peuvent bénéficier d’une seconde vie et garantir aux acheteurs de ces produits une performance intéressante. Actuellement, seuls 1 % des éléments de construction sont réutilisés après une première application selon le CSTB. « Si le marché est encore immature, nous constatons que les flux doublent chaque année. Le défi est maintenant d’adapter l’offre au marché de la construction », détaille Vincent Gravier. « Il s’agit d’un secteur très contractualisé, sur les plans juridique ou assurantiel. » Concrètement, ceci signifie qu’il est attendu des produits de réemploi une garantie de qualité et de performance. Pour répondre à cette demande, tous les produits vendus via la plateforme Cycle-up.fr sont assurés et incluent des garanties.

En parallèle, des entreprises spécialisées dans le reconditionnement de certains matériaux commencent à émerger. C’est le cas de l’entreprise de reconditionnement Mobius Réemploi fondée par Noé Basch, qui s’est positionnée sur les faux planchers techniques. Elle a généré 1,3 M€ de chiffres d’affaires en 2021 avec ses deux activités, et créé une vingtaine d’emplois. En plus de son activité de diagnostic des ressources et schéma-directeur réemploi, l’entreprise développe une activité industrielle, consistant à reconditionner 80 000m² de faux planchers par an, soit 2 000 tonnes de déchets évités et 2 700 teq CO2 dans un atelier de 3 500 m² grâce à une équipe de dix opérateurs qui travaillent à la remise à neuf du matériau. Cette équipe est renforcée par plusieurs collaborateurs chargés de sourcer la matière, d’organiser les collectes et les approvisionnements sur les sites.

« Nous avons choisi de nous positionner sur le faux plancher car c’est un matériau stable dans le temps, assez coûteux à l’achat et très carboné – car constitué de bois aggloméré encapsulée dans une tôle en acier. En termes de logistique, le faux-plancher reconditionné répond aux contraintes des constructeurs puisqu’il est déposable et transportable facilement. » De quoi assurer une rentabilité rapide de cette filière ? « La culture de l’occasion voudrait qu’un matériau reconditionné devrait coûter moins cher qu’un neuf, mais ce n’est pas aussi simple, tempère Noé Basch. Le modèle économique du réemploi n’est pas évident car il nécessite beaucoup de ressources humaines et cela se retrouve dans le prix de vente du produit. »

Le défi : valoriser le prix du service plutôt que celui de la matière

L’économie circulaire opère ainsi un transfert de valeur du produit : celle-ci ne se trouve plus dans la matière première mais s’est déportée vers l’humain qui l’a manipulée. Ceci constitue peut-être un changement de paradigme aussi puissant que la décarbonation permise par cette filière de réemploi. Il s’agit d’abord d’une bonne nouvelle, comme l’explique Vincent Gravier : « dans le réemploi, on ne va pas payer la matière elle-même mais l’effort humain pour démonter, remettre en état, reconditionner, transporter… Il s’agit de création d’emplois locaux qui ne sont pas délocalisables ! » Cela conduit certains produits de réemploi à être commercialisés à un tarif plus élevé que le produit neuf. Dans le cadre d’une stratégie bas-carbone, les émissions de gaz à effet de serre non émises grâce au réemploi compensent partiellement ce surcoût, qui est de l’ordre de 10 % sur la fourniture du faux-plancher technique, et monte jusqu’à deux fois le prix en incluant la fourniture et la pose pour un matériau dont la filière ne serait pas structurée.

 Mais à terme, la réponse passera par de nouveaux investissements, indispensables selon Noé Basch. « Le réemploi deviendra la norme dans les pays qui ne sont pas autonomes pour leur approvisionnement de matières premières, comme en Europe par exemple. Il est donc très pertinent d’investir dans l’économie circulaire : en apprenant à maîtriser notre consommation et valoriser l’existant, elle peut contribuer à amortir de futurs chocs d’offres ou des pénuries. »

Un marché conditionné au prix des matières premières

L’augmentation du prix des produits de construction neufs, résultant de l’augmentation du coût des matières premières, devrait justement jouer en faveur du réemploi. Par ailleurs, au-delà des coûts, la sécurisation de la disponibilité des matériaux neufs favorise également les matériaux issus du réemploi : « Là où les matières premières sont un marché mondialisé, le réemploi est localisé, souligne Noé Basch. Cependant le réemploi ne pourra pas alimenter l’intégralité des opérations de construction neuve. En effet, sur le seul exemple du bâtiment de bureaux, il s’en construit actuellement environ 3 fois plus qu’il ne s’en déconstruit ».

Si contexte actuel est plutôt favorable au réemploi, son succès à long terme nécessitera l’acceptation d’un changement de paradigme :  « Le réemploi est souvent plus cher que le neuf (la main d’œuvre coûte actuellement plus cher que l’extraction de la ressource et sa transformation en produit via une énergie peu chère, à la hauteur du travail qu’elle fournit), les quantités demandées par le secteur de l’immobilier sont supérieures aux stocks créés par la déconstruction et engendrent ainsi une incompréhension chez les entreprises de construction ou les maîtrises d’ouvrage », conclut Noé Basch.