Transformation du périurbain : « C’est là où se joue la réussite de la transition écologique »

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Longtemps parent pauvre des politiques d’aménagement du territoire, le « périurbain » fait l’objet d’une attention nouvelle. À la croisée d’enjeux sociaux, environnementaux et économiques, ces zones majoritairement situées autour des villes moyennes entament leur mutation. Xavier Desjardins, professeur d’urbanisme et d’aménagement de l’espace au sein de l’UFR de géographie et d’aménagement de Sorbonne Université et consultant au sein de la coopérative Acadie, revient sur cette « transformation silencieuse ».

    Les informations clés

  • Environ 28,5 millions de Français vivent dans le « périurbain », ces secteurs en périphérie de villes, petites ou grandes.
  • De nouvelles centralités émergent dans le périurbain, avec l’apparition de commerces, de loisirs, de lieux de fêtes…
  • La ZAN et la transition écologique obligent à repenser la manière de « faire le périurbain » et transforment certains de ces territoires en laboratoire de la mutation écologique.
  • Un fort besoin d’ingénierie foncière émerge dans le périurbain pour répondre aux défis de demain, qu’ils soient environnementaux ou sociétaux.

Vous évoquez une « transformation silencieuse » du périurbain. Quels changements s’opèrent actuellement à bas bruit ?

Xavier Desjardins : D’abord, accordons-nous sur une définition du périurbain. Nous en avons tous des représentations différentes (l’espace des lotissements, les territoires où les gens dépendent beaucoup de la voiture, etc.). Au sein des aires d’attraction des villes, l’INSEE distingue les pôles urbains (marqués par une urbanisation continue) de leur couronne. Ces couronnes sont constituées par l’ensemble des communes qui envoient au moins 15 % de leurs actifs vers le pôle urbain.

Si on définit comme « périurbains » les habitants de ces couronnes, ils sont 28,5 millions en France en 2021, dont 2,5 millions autour de l’agglomération parisienne et 7 millions dans les couronnes des aires urbaines de plus de 700 000 habitants (hors Paris). Autrement dit, les périurbains sont plus nombreux autour des petites et moyennes villes.

Au sein du périurbain, deux éléments marquent une continuité : un taux d’usage de l’automobile relativement constant et un nombre plus important de familles avec enfants. Ce qui change, c’est le développement de nouvelles centralités périurbaines (de commerces, de loisirs, de fêtes, etc.) et le ralentissement de la croissance démographique.

Peut-on dire que le périurbain est un laboratoire à ciel ouvert de la ville sobre, résiliente et habitable de demain ?

Xavier Desjardins : Pas encore partout, malheureusement ! Pendant longtemps, le périurbain a été vu comme une « anomalie » ou une « pathologie ». Ces espaces se sont développés hors des grandes opérations d’urbanisme, souvent au coup par coup. Mais le regard des aménageurs et urbanistes change progressivement sur ces espaces, qui apparaissent comme des lieux où se joue la réussite de la transition écologique. 

Dans ces territoires, il est par exemple plus facile qu’en zone dense de produire des énergies renouvelables, d’inventer une autre agriculture, de créer des îlots de fraîcheur, etc. Parmi les communes souvent vantées pour leur caractère pionnier dans la mutation écologique, beaucoup sont proches des grandes villes : Malaunay près de Rouen ou Mouans-Sartoux entre Cannes et Grasse.

Quels rôles peuvent jouer les opérateurs privés comme VINCI Immobilier, qui a fait du ZAN l’un de ses objectifs ?

Xavier Desjardins : La réduction de l’artificialisation des sols entraîne nécessairement un surcroît d’intérêt pour les friches, les dents creuses et les espaces densifiables. Pendant longtemps, dans le périurbain, les opérations « faciles » prédominaient : des maisons au milieu de la parcelle, des locaux d’activités ou de commerces sur des terrains anciennement agricoles, etc. Avec le ZAN, il faut une véritable ingénierie de projet partout ! Et les collectivités locales ne disposent pas toujours du temps nécessaire à l’élaboration de projets complexes…

Tous les professionnels de l’immobilier, notamment les acteurs comme VINCI Immobilier, peuvent aider les maires pour montrer comment concilier la sobriété foncière avec une ville agréable et désirable. Cela passe notamment par la « reprise en sous-œuvre » de bâtiments et de terrains aujourd’hui sous-utilisés.



Si vous deviez retenir des enseignements forts de vos recherches, quels seraient-ils pour celles et ceux qui conçoivent et transforment aujourd’hui les territoires ?

Xavier Desjardins : Je vous livre les résultats d’un travail que nous avons mené récemment avec le PUCA et l’ANCT sur la justice spatiale. Certains chercheurs, notamment des historiens du XVIIIe siècle à propos de l’accès au blé, s’interrogeaient sur les ressorts de révoltes populaires. Ils ont forgé la notion d’économie morale[1] : une révolte n’éclate pas nécessairement pour des raisons matérielles (baisse des salaires, ruptures d’approvisionnement…) mais se trouve toujours sous-tendue par une indignation morale : les révoltés considèrent que les pactes implicites qui régissent les relations sociales ont été rompus parce que certains opérateurs (fermiers, meuniers ou marchands) ne respectent pas les règles du jeu et trichent (trafiquent les mesures, stockent abusivement, etc.). La révolte vise alors à rétablir l’ordre précédent, pour que chacun tienne son rôle et sa place.

Aujourd’hui, contrairement à une idée très répandue, les habitants des zones périurbaines sont plus nombreux que les autres à se dire satisfaits d’habiter là où ils vivent. Pourtant, ils sont également plus nombreux à être inquiets. Pourquoi ? Pour beaucoup de ménages, l’installation périurbaine peut être remise en cause par un divorce, un licenciement, le coût de l’essence, l’arrivée de nouveaux voisins…

La crise des gilets jaunes peut être interprétée ainsi : quelques centimes de plus pour le litre de carburant ont été perçus comme le « coup de canif’ de trop » dans un pacte périurbain déjà fragilisé par les évolutions du salariat, les transformations des modèles familiaux ou encore de nouvelles législations environnementales. À la manière des révoltes frumentaires du XVIIIe siècle, elle vise alors à rétablir l’ordre précédent, pour que chacun tienne son rôle et sa place.

Mais peut-on promettre la stabilité du modèle périurbain ? Ce serait démagogique et de toute façon irréaliste : les modèles familiaux évoluent, les ambitions environnementales nous obligent, etc. Transformer le périurbain implique une attention précise à ces inquiétudes et à ce qui les engendre, afin d’envisager et de débattre collectivement d’une transformation plus apaisée.


[1] E. P. Thompson, « The moral economy of the English crowd in the eighteenth century», Past and Present, vol. 50, no 1, 1971, p. 76-136